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Jeudi 26 mars 2020 – Jour 10

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Bon sang qu’est-ce que pince, ce matin. Le mercure du thermomètre ne veut définitivement pas aller au-delà de 3,5°. J’ai beau lui parler gentiment, lui demander où il est allé se promener cette nuit malgré le confinement, rien à faire, il me nargue, me snobe et refuse de grimper. Bon, b’en on fera avec. Ici, on est dans le Sud, pourtant. La neige, on la voit aussi souvent que les joueurs de tennis français gagner un tournoi du Grand Chelem ou que des baisses de primes d’assurance maladie en Suisse. Eh bien les montagnettes qu’on voit autour de nous de se parent d’un éphémère manteau blanc qui produit un joli contraste avec toute la verdure qu’on a alentours.

En dégustant mon thé qui me réchauffe bien les mains, je m’imprègne du paysage, si calme en ce début de matinée. Les oiseaux qui d’habitude se prélassent par dizaines sur l’eau du lac sont absents. Dans le lointain, on aperçoit quelques moutons, il vont sans doute venir nous dire bonjour comme presque chaque jour. En ce 10ème jour de confinement, je me fais la réflexion que je suis bien plus attentif au moindre changement de notre environnement. Plein de petites choses qui me laissent d’ordinaire de marbre trouvent maintenant un écho dans mes pensées. Je me surprends à suivre du regard le chat d’à côté, me demandant où il va et ce qu’il peut bien faire. Chaque jour, je vais rendre visite aux iris et sans aller jusqu’à écouter pousser les fleurs, j’observe plus minutieusement l’évolution de la végétation qui prend résolument ses quartiers de printemps. Tiens, pourquoi cet arbre peine encore à mettre ses feuilles alors que ses semblables nous offrent déjà une belle protection verte qui nous sera indispensable pour supporter le soleil méridional dans quelques semaines ? 

Dans ce magnifique écrin de beauté, le confinement peine à devenir une réalité tangible. J’ai vu ici et là des images étonnantes de centre-ville déserts, d’animaux se promenant sans peur dans des quartiers habités et si je ne vais pas sur internet, j’ai l’impression d’une journée ordinaire sans confinement. Mais il suffit de faire quelques kilomètres pour des courses et là, la réalité de la situation ne laisse aucun doute. Par exemple, plus question d’entrer librement à la pharmacie. Ils ont transformé une fenêtre en guichet, il faut faire la queue (ce qui ne change pas vraiment de l’habitude), sauf que les gens respectent la distance de sécurité. Quand c’est son tour, on demande ce qu’on veut, le personnel très serviable et agréable prépare la commande et quand elle est prête, on nous appelle pour le règlement. C’est à ce moment  uniquement qu’on est autorisé à entrer dans la pharmacie pour payer son dû. Une seule personne à la fois. Tout se passe bien, mais il faut de la patience.

Au supermarché, plus question de choisir entre le beurre bio doux ou mi-salé du producteur local et celui d’une laiterie industrielle. On prend ce qu’il reste et basta. On avait envie de se faire des hot-dogs, eh bien ce sera pour une prochaine fois. Sans saucisses de Vienne, c’est pas évident, mais sans pain, ça devient vraiment difficile. Enfin, on a pris de l’avance, il restait encore du ketchup. Et y a intérêt à garder un oeil sur son charriot parce que le nouveau sport à la mode, lorsque qu’un rayon est vide, est de repérer si l’article convoité ne se trouve pas par hasard dans le panier d’un autre client. Si oui, certains attendent que le voisin choisisse un truc un peu plus loin, et hop, ni vu ni connu je te déleste de la dernière plaque de beurre dispo. A ce rythme, il va bientôt falloir être armé pour aller acheter une baguette ou un rouleau de PQ.

Au-delà de ces anecdotes, il règne tout de même une ambiance particulière, une anxiété latente, comme si les gens percevaient à leur corps défendant que les choses ne seront plus jamais comme avant. Ca ne bavarde plus comme avant, on s’épie du coin de l’oeil en se demandant si celui qui est juste devant soi n’est pas malade, on se surprend à chercher des petits signes qui indiquerait qu’un tel ou une telle n’est pas blanc-bleu. Avis aux allergiques, si vous tenez à la vie, évitez de sortir faire vos courses si vous développez un épisode de crise sternutatoire. Il convient également d’éviter d’avaler des trucs de travers en public, le moindre raclement de gorge entraînant un bannissement immédiat de la zone. La défiance s’installe en même temps que la délation. Il semblerait que ceux qui jouent le jeu du confinement et en souffrent n’hésitent plus à appeler la police pour dénoncer les contrevenants. Ces méthodes rappellent des épisodes douloureux d’un temps pas si lointain où on dénonçait son voisin juif pour se faire bien voir des autorités d’occupation.

Certes il est vital qu’un maximum de gens respectent les consignes ou les interdictions, mais si ces délations deviennent la règle, je n’ose même pas imaginer ce qu’il restera du lien social une fois que cette crise sera derrière nous. Nous avons écarquillé les yeux de stupeur et de révolte lorsque nous avons découverts les méthodes de surveillance de la population chinoise par le gouvernement de Pékin. Nous nous sommes rassurés en nous disant que de telles méthodes n’auraient jamais cours dans nos démocraties occidentales. Que la population ne se laisserait pas faire. Et pourtant, en Suisse, l’opérateur de téléphonie Swisscom a communiqué qu’ils dénonceraient aux autorités la présence de plus de 20 portables en espaces restreints. Je plains les familles nombreuses. 

Tiens, ça me rappelle cette historiette qu’on racontait du temps où Moscou était la capitale de l’URSS. Savez-vous quel est le comble du bonheur en Union Soviétique ? C’est quand le KGB vient frapper à votre porte à 6h du matin en vous demandant si vous êtes bien Constantin Makerov et que vous pouvez répondre : non, c’est l’étage au-dessus.

Je ne sais pas si cela est dû au climat anxiogène qui sévit depuis plusieurs semaines, mais certaines nouvelles qui d’ordinaire ne me touchaient ni trop ni très longtemps semblent me poursuivre pendant des heures. Ainsi ce suicide de deux infirmières italiennes m’émeut profondément et heureusement qu’il y quelques belles initiatives pour remettre un peu de douceur dans ce monde qui devient chaque jour un peu plus fou. Comme ce pépiniériste qui, plutôt que de jeter ses invendus, est allé fleurir les tombes de sa commune. Ces petits gestes gratuits me font chaud au coeur et me réconcilient avec une humanité que je ne tiens pas en très haute estime dans l’ensemble.

Et il reste aussi l’humour sans lequel notre situation actuelle serait invivable. Ainsi cet horoscope du jour dans le journal La Région qui, côté amours, incitait le signe du taureau à « multiplier les sorties si vous voulez mettre toutes chances de votre côté pour rencontrer la bonne personne ». J’imagine les futures petites annonces du coeur du style « Monsieur d’âge mûr, bonne situation sociale et détenteur d’un stock de chloroquine, rencontrerait dame même situation ayant accès à un respirateur. Légère comorbidité  au Covid-19 bienvenue, bilan de santé sur demande. » Ou encore « Jeune divorcée sans emploi mais avec une imposante réserve de pâtes recherche homme dans la trentaine possédant un bon stock de bolognaise. » J’ai également bien rigolé en lisant qu’en Loire Atlantique, des petits malins se font passer pour des flics et encaissent des amendes pour non confinement. Ce n’est pas drôle pour les victimes, mais je salue la capacité d’adaptation des malandrins. 

Autre bonne nouvelle, il semble que les kamikazes de Daesh soient au chômage technique depuis que l’épidémie est devenue pandémie. Le commandement du groupe terroriste demande instamment à ses membres situé en Europe de ne pas rentrer et ils n’envoient plus personne se faire sauter chez nous. Bonne nouvelle encore, certains de leurs membres sont atteints du Covid-19 (11 morts) et j’imagine qu’ils ne doivent pas avoir accès à des moyens thérapeutiques de pointe si l’épidémie venait à les décimer. Le petit virus va peut-être réussir là où les plus puissantes armées du monde ont échoué. Ci-dessous, en image, une pensée philosophique pour terminer ce billet. Et ce sera tout pour aujourd’hui, à demain.

Et en bonus, ces deux magnifiques hommages à Albert Uderzo (le dessinateur des Asterix) qui s’est éteint paisiblement à l’aube de ses 93 ans et a rejoint son complice René Goscinny disparu prématurément il y a plus de 40 ans. Une page de ma jeunesse qui se tourne définitivement.


Mercredi 25 mars – Jour 9

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J’aimerais débuter ce billet par des pensées émues pour l’amie de ma mère qui lutte maintenant pour sa survie au CHUV. Au-delà du soulagement que j’ai ressenti suite au miracle de hier, l’ambiance est bien plombée par les mauvaises nouvelles qui arrivent de l’hôpital. Certes, avec les moyens de communication modernes, il est heureusement possible de rester en contact étroit avec ses proches qui sont loin, mais ça reste virtuel. Encore que, par les temps qui courent, il est préférable de s’en tenir au virtuel. Tout cela m’a donné l’occasion de réfléchir à ce que signifie concrètement l’isolement ou la solitude dans une telle situation. De ce que j’ai pu lire et constater, il semble que les deux catégories les plus sensibles au confinement soient les jeunes et les anciens. Aujourd’hui, je vais parler un peu des seconds, je reviendrai sur les jeunes dans un autre billet, plus tard. Nos anciens, surtout ceux qui ont soufflé 70 bougies et plus, sont très durement touché par l’épidémie et ses conséquences. Les mauvaises langues prétendent d’ailleurs que la vieillesse c’est quand, à son anniversaire, on coûte plus cher en bougies qu’en gâteau !

Outre l’évidente vulnérabilité à la maladie ou aux accidents, beaucoup sont seuls et malheureusement souvent pas par choix, mais parce l’un des conjoints est déjà décédé. Evidement, plus l’âge est avancé plus grande est la probabilité qu’une personne soit seule. Pour celles et ceux qui vivent dans des établissements médicalisés, le confinement est sans doute perçu moins brutalement que pour celles et ceux qui vivent encore chez eux. Mais il est clair que plus on avance en âge, plus le vide se fait autour de nous. Quand on commence à compter ses amis et ses proches sur les doigts de la main, ça peut devenir vraiment difficile à vivre, surtout lorsque le besoin d’interactions sociales reste important. Il y a aussi les affinités qui entrent en ligne de compte et l’état de santé de chacun.

A ces âges, la moindre bricole peut faire basculer le bien-portant de son canapé vers les soins intensifs ou pire. Il n’y a guère que les solitaires par vocation, les  asociaux et les misanthropes à ne pas ressentir vraiment la difficulté du confinement. Pour celles et ceux qui ne brisaient leur solitude ou leur isolement qu’en sortant au bistro du quartier ou du village pour boire un café ou un canon en compagnie des copains ou des copines, c’est vraiment dur. Il y a bien des années, une vieille voisine presque centenaire que j’aimais beaucoup vivait seule dans son petit logement avec pour seule compagnie son chat. Je passais de temps en temps voir si tout allait bien et lui proposer de lui faire quelques courses, vu qu’elle ne se déplaçait que difficilement avec sa canne. Elle me remerciait toujours en déclinant la proposition, parce qu’aller chaque jour faire ses courses chez les petits commerçants du quartier était sa seule occasion de voir du monde et échanger quelques mots avec d’autres humains. En outre elle me disait malicieusement qu’à son âge, elle était encore contente de pouvoir faire un peu de « sport ». Elle ne me semblait pas malheureuse, elle vivait dans ses souvenirs entourée des photos de ses chers disparus, mais ça m’attristait de la savoir seule.

On dit souvent que la vieillesse est un naufrage, physique ou mental quand ce n’est pas les deux à la fois. Pour moi, la vieillesse c’est surtout la solitude, un repli sur soi, et lorsque les centres d’intérêts disparaissent ou sont inexistants, il ne reste plus que la télévision ou la radio pour rester en contact avec le monde. Ah, mais y a internet de nos jours. Oui, c’est vrai, mais combien de personnes âgées ont un ordinateur , une tablette ou un smartphone et savent s’en servir ? Certains encore vifs et alertes s’y mettent et finissent par arriver à les utiliser de manière plus ou moins autonome, mais pour beaucoup, ces engins sont autant d’outils diaboliques qui les effraient. Alors que ma mère s’y est mise et se débrouille parfaitement bien, ma marraine n’a jamais été capable de faire autre chose que lire des SMS et téléphoner avec son smartphone. Les rares fois où elle me répondait, c’est parce qu’elle était avec de la compagnie qui lui écrivait la réponse.

Dans une autre vie, j’ai donné des cours d’informatique et j’avais pas mal d’élèves âgés de plus de 65 ans qui venaient s’initier au maniement d’un PC et du traitement de texte. Au début de chaque cours, je faisais un tour de table en demandant aux gens de dire en quelques mots ce qu’ils attendaient du cours. Et je n’ai jamais oublié la réponse de cet attachant octogénaire et encore bien marié qui avait fait rire tout le monde en affirmant qu’il voulait pouvoir utiliser son traitement de texte pour écrire des lettres d’amour à ses… maîtresses. Pas SA, mais SES maitresseS. Et je vous assure que ce n’était pas de la vantardise. Le monsieur, 83 balais aux fraises, avait une réputation qui faisait passer DSK pour un chartreux. En cette période #metoo, je m’empresse de préciser que le monsieur en question était des plus respectueux. Pas le genre main au fesses, mais plutôt madrigal bien tourné. Et il avait un succès fou auprès des dames de plus de 60 ans. 

J’envoie donc une brassée de pensées douces à nos anciens qui doivent souffrir du confinement bien plus que ceux dans la force de l’âge qui peuvent meubler leur solitude en allant sur les réseaux sociaux, en regardant des films en streaming ou en faisant des vidéoconférences avec leurs amis et familles. Même si je pense que les consignes ou les obligations de confinement doivent être suivies à la lettre, je ne peux m’empêcher d’être relativement tolérant quand je vois ces anciens vulnérables braver les interdictions pour, l’espace d’une promenade sans raison particulière, briser leur solitude et se sentir vivants. 

Pour terminer, cette info désespérante concernant la propagation du Covid-19, la Suisse est championne du monde avec un taux d’infection de 120 personnes pour 100’000 habitants… A titre comparatif, l’Italie est à 115, la France à 34, l’Espagne à 102 et l’Allemagne à 41. Le Conseil fédéral ne donne toujours pas dans la politique-spectacle, mais il ne serait peut-être pas inutile que nos « sages » se réveillent et commence à suivre les conseils de la communauté scientifique qui implore le gouvernement de prendre enfin les mesures qui s’imposent. Le légendaire civisme suisse mis à l’épreuve de la pandémie n’a pas survécu. La preuve mathématique est maintenant établie. Le seul motif de satisfaction, si on peut utiliser ce terme dans les circonstances actuelles, réside dans le fait que la Suisse fait mieux que tous ses voisins (sauf l’Allemagne) en terme de décès pour 100’000 habitants. Cela tient sans doute à la densité de réseau de santé dans notre tout petit pays et à la qualité des soins qui y sont prodigués. 

Ah, encore une chose attristante, l’Europe est entrée dans une sorte de guerre des moyens sanitaires, puisque les Tchèques ont bloqué le matériel à destination de l’Italie et que la France a fait de même avec ce qui devait arriver en Suisse. On a aussi appris que le Kenya avait fait de même pour du matériel qui aurait dû parvenir à l’Allemagne. Vous avez dit solidarité ? 

Et ce sera tout pour aujourd’hui, à demain.


Mardi 24 mars 2020 – Jour 8

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Vous souvenez du gars avec la dégaine de Didier Raoult, qui marchait sur l’eau, transformait les lépreux en sosies de Georges Clooney et faisait des paralytiques des Lance Armstrong au sommet du Ventoux ? Oui, celui qui changeait l’eau en romanée-conti, a mis la moitié des boulangers et pêcheurs de l’époque au chômedu et que 12 SDF suivaient absolument partout. Eh bien je suis au regret de vous informer que c’était un petit joueur. Je ne parle pas de ses prêches qui nous enjoignaient à nous aimer les uns les autres, message finalement si peu peu suivi qu’on se demande s’il n’y a pas eu une erreur de traduction à un moment donné, mais de sa réputation de faiseur de miracle.

La personne la plus chère à mon coeur, ma fringante vieille môman pour ne pas la nommer, avait passé quatre jours avec une amie, amie qui s’est ensuite retrouvée ensuite à l’hôpital atteinte du Covid-19. Inquiétude immédiate, d’une part parce son grand âge la place dans les personnes vulnérables, mais surtout parce que son historique médical augmente encore sensiblement sa vulnérabilité au virus. En clair, si elle l’attrape, ses chances de survie ressembleront à celles d’une baleine qui se serait aventurée par mégarde dans les eaux territoriales japonaises en pleine saison de pêche. Envoyée d’urgence hier à l’hôpital pour effectuer un test de dépistage (comme quoi, malgré les rumeurs, il en reste encore quelques-uns au fond des tiroirs des dispensaires de brousse), j’ai passé la journée de hier dans la peau de Jacques Mayol. Et ce matin, résultat du test : négatif ! Ouf ! Même le médecin qui a fait le test n’en revient pas, la chance que le test soit négatif était aussi élevée que celle de voir l’agité du bocal qui squatte actuellement le bureau ovale fermer volontairement son compte Twitter.

Mis à part le fait que l’annonce du résultat ce matin m’a littéralement libéré d’un énorme poids, que dire ? Je ne suis pas très porté sur le bla-bla religieux et le mysticisme. Quand j’entends les âneries des calotins, des porteurs de papillotes, des enturbanés en robe ou des sectaires de tout poil à propos du Covid-19, comme les mêmes à l’époque invoquaient un châtiment divin pour les malades du SIDA, j’ai envie de leur faire bouffer les pages de leur bouquin respectif une par une et sans eau ! Alors quoi, puisque je ne crois pas aux miracles divins, comment expliquer que ces deux femmes qui se sont embrassées, ont touché les mêmes objets et voyagé dans la même voiture puissent être, l’une malade et l’autre épargnée ? Je n’en sais rien, au fond. A titre personnel, je crois plutôt au destin et au hasard. En résumé, c’est ton heure ou ça ne l’est pas. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut vivre en trompe-la-mort ou passer sa vie à forcer son destin, mais simplement profiter à fond de nos vies sans se poser trop de questions ni se mettre trop de contraintes, en particulier de contraintes à fond de morale religieuse. 

Si nous tenons compte au quotidien de quelques principes simples comme le respect d’autrui ou le fait que notre liberté s’arrête là où commence celle des autres (et ce n’est pas toujours facile ni simple à appliquer), je suis convaincu que notre existence s’en trouve améliorée et simplifiée. Notre organisation sociétale réglemente suffisamment nos vies sans encore devoir en rajouter une couche au niveau moralité. Je n’ai jamais supporté qu’on me dise comment vivre, comment penser, que ou qui croire et n’ai jamais défini mon hygiène morale de vie en fonction d’un hypothétique chemin qui me conduirait tout droit dans les chaudrons de l’enfer ou vers des cours de harpe au paradis. Le paradis ou l’enfer, c’est ici et maintenant, sur notre bonne vieille planète et de toute notre force de vivants. Qu’on fasse le Bien ou Mal, on passe tous à la caisse à un  moment ou un autre.

Attention, je ne suis pas en train de dire que le Covid-19 choisit ses victimes en fonction de critères moraux, comment d’ailleurs un virus le pourrait-il ? Si c’était le cas, la plupart des chefs d’Etat seraient actuellement en réanimation ou à la morgue. Non, c’est bien plus prosaïque. Si nous sommes théoriquement égaux devant la loi, nous ne le sommes pas face à la maladie. Sinon, comment expliquer que des tueurs en série meurent dans leur lit quand d’innocents enfants meurent de leucémie avant d’avoir atteint l’âge de 10 ans. A la loterie de la biologie et de la génétique, nous tirons une bonne ou une mauvaise carte. Ensuite, évidement, ces prédispositions sont influencées et modelées par le milieu dans lequel nous naissons et vivons. Pas besoin d’avoir bac+10 pour comprendre que l’espérance de vie est supérieure en Suisse ou en France qu’au Bangladesh ou au Soudan.  Bref, je n’ai aucune explication rationnelle pour expliquer le miracle qui a épargné ma mère, mais je dis merci ! A la vie, au destin et à la chance. Son ou ses anges-gardiens veillent sur elle. Je souhaite évidemment que son amie s’en sorte au plus vite, car même si elle ne m’est pas proche, c’est une femme que j’apprécie beaucoup. 

Bon, j’arrête de vous bassiner avec mes histoires de famille et de miracle, mais j’ai une pensée pour toutes celles et tous ceux qui vivent les mêmes appréhensions, angoisses et panique à l’idée de voir une personne chère lutter pour sa survie sans certitude ni garantie. Et j’essaie de ne pas oublier la foule des anonymes, celles et ceux qui pleurent la perte d’un proche, d’un parent, d’un ami ou une amie. Je l’ai déjà exprimé à plusieurs reprises, j’insiste, j’envoie toute ma gratitude à ces soignants qui doivent quotidiennement assumer l’impréparation coupable des pouvoirs publics et qui sont face au choix impossible qui les oblige à décider en leur âme et conscience qui va vivre et qui va mourir.

Cet après-midi, j’ai visionné une vidéo de Bill Gates (le fondateur de Microsoft reconverti dans l’humanitaire) qui date de 2015 et qui explique qu’ensuite de l’épidémie Ebola nous aurions dû mettre en place une ou des stratégies au niveau mondial afin d’être prêts à affronter une nouvelle épidémie, épidémie qui allait de toute façon se déclarer à un moment ou un autre. Le réécouter 5 ans après, au moment même où le Covid-19 continue de s’étendre est tout simplement glaçant. Pour celles et ceux que ça intéresse, c’est par là, c’est en anglais sous-titré en français

Il ne faut pas non plus oublier que depuis des années, le dogme néolibéral nous entraine vers une privatisation des services publics qu’on veut au mieux rentables, au pire neutres en terme de coûts. Or, dans un contexte de santé publique (mais pas seulement), cela est impossible et, on le voit maintenant, inepte et dangereux. Les 22’000 postes supprimés dans les hôpitaux français depuis 2015 seraient bien utiles aujourd’hui. Les 15’000 lits évaporés sur l’autel de la rentabilité hospitalière également.

Et soyons honnêtes, à différents degrés c’est sans doute le cas dans la majorité des pays occidentaux. Je dois dire que je suis dubitatif quand j’entends ministres et présidents nous affirmer qu’il faut faire des économies sur les services publics. D’un côté, il est certain qu’il y a du gaspillage et des pertes qui pourraient être évités, mais lorsque ce sont les domaines de la santé, de l’éducation ou de la sécurité qu’on détruit, ce n’est plus acceptable.

Et puisqu’on parle de rentabilité, je ne les ai jamais entendu dire, du président au député ou sénateur, en passant par les ministres que leur fonction devait être soudain rentable. On exige de l’hôpital, de l’école ou de la police qu’ils soient rentables (on se demande bien comment, d’ailleurs), mais jamais que tel ministre ou élu le soit également. Eux, ils puisent dans les indemnités défiscalislées sans la moindre vergogne, vivent comme des princes sur la caisse publique et osent encore venir à la tribune ou à la télé expliquer à des gens qui survivent avec 1’200.-  € / mois qu’ils doivent faire des efforts, renoncer à ceci ou cela au nom du bien commun. Lorsque les déserts médicaux, scolaires et judiciaires ne cessent de s’étendre dans un pays, que la classe moyenne qui est le coeur vif de la nation se paupérise chaque année un peu plus, il ne faut pas être surpris de voir les gens descendre dans la rue, se mettre en grève ou occuper des rond-points vêtus de gilets de sécurité. 

Pour terminer, un peu d’humour. A l’approche de Pâques, on commence à voir circuler quelques gags liés à l’épidémie. Comme celui-ci : « La semaine sainte est suspendue jusqu’à nouvel, ordre. Seul Ponce Pilate sera autorisé à sortir car il se lave les mains » Ou celui-là : « Message du Christ à ses fidèles : cette année, je ne descends pas, c’est vous qui montez ». Pour mes lecteurs suisses, cette petite perle :

Enfin, sur une note plus triste, on a appris aujourd’hui que Manu Dibango avait succombé au Covid-19. Il était âgé de 86 ans, mais quand même. A propos, on n’a pas vu Justin Bieber depuis le début de l’épidémie. Je ne voudrais pas créer de vaines attentes, mais il n’est pas interdit d’espérer.

Manu Dibango à Paris en 1995. Photo Delphine Warin. Divergence

Lundi 23 mars – Jour 7

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Et le 7ème jour, il se reposa. Voilà, aujourd’hui, nous bouclons notre première semaine de confinement. Honnêtement, compte tenu de ma vie ces 5 dernières années, je ne perçois pas, à titre personnel évidemment, de grande différence avec ma vie habituelle. Certes, il y a de petites choses qui relèvent surtout du confort qui ont changé, notamment le rythme auquel nous faisons les courses, le fait que nous ne pouvons pas nous déplacer librement, mais ce sont vraiment des détails pour le navigateur que je suis devenu. Habitué à devoir m’organiser différemment en vivant sur un bateau, j’ai simplement un peu plus d’espace à disposition ici que sur Azymuthe, aussi confortable soit-il. En voyage, il faut penser à tout avant de partir, parce qu’une fois au large, pas question de dire, oh zut, on a oublié le pain ou le beurre, ou de faire remplir les bonbonnes de gaz. 

Ici, tout se passe très bien, nous sommes détendus et sereins ou presque, quelques nouvelles alarmantes venues de Suisse me gardent sous tension, mais j’imagine bien que je ne suis pas le seul et que c’est le lot de quantité de gens dans le monde. Sans parler de ceux qui ont déjà perdu des proches et des êtres chers. De toute façon, personne n’a le choix, tout le monde doit faire avec. Nous verrons donc bien comment cela évolue. Je continue de suivre la progression chiffrée de l’épidémie sur le site de l’université John Hopkins et comme je ne souhaite pas encombrer mes chroniques avec des tableaux, des chiffres et des statistiques, je vais dédier une page spéciale à ce sujet, page que je mettrais à jour tous les deux jours à peu près. Au passage, depuis mon coup de colère d’il y a deux jours, prendre conscience que la Suisse a vu son nombre de malades passer de 6’113 et 58 morts à 8’547 malades et 118 morts ! En 48 heures, nous comptons 2’400 malades de plus et le nombre de victimes à doublé ! Je ne sais pas comment nos Conseillers fédéraux dorment, à leur place je deviendrai insomniaque ! Et toujours aucune décision de tests à grande échelle dans le pays. Je ne reconnais plus mon pays, d’ordinaire si méticuleux, si prudent et si avisé. 

Pour la petite histoire, je m’en suis pris à notre ministre de l’intérieur Alain Berset il y deux jours, mais j’ai depuis appris qu’il est, avec sa collègue Karin Keller-Sutter le seul qui était pour un confinement strict et obligatoire de la population suisse. Pour les Français qui me lisent, il convient de préciser qu’en Suisse les décisions gouvernementales sont prises collégialement et que donc la majorité l’emporte. Ensuite, chaque responsable de département (ministère) annonce publiquement la décision collégiale, même si celui ou celle qui va devant la presse était minoritaire. C’est ce qui est arrivé à M. Berset. La collégialité est une règle sacro-sainte du gouvernement. Malheur à celui ou celle qui essaie de la jouer perso et donc dire ou laisser entendre publiquement qu’il ou elle n’est pas d’accord avec la décision prise collégialement. L’extrême-droitier Blocher l’a expérimenté il y a quelques années et n’a pas été réélu par l’Assemblée fédérale à l’issue de son premier mandat. Ça peut paraitre bizarre, mais en Suisse, c’est une humiliation politique ! Nos ministres (Conseillers fédéraux) sont systématiquement réélus tous les 4 ans et ce sont eux qui en général décident du moment où ils se retirent. 

En ce 7ème jour de confinement, je suis un peu remonté dans le temps et suis retombé sur des images qui, jusqu’à un certain point, illustrent l’évolution de mes ressentis depuis que l’épidémie a commencé à devenir difficilement contrôlable. De l’insouciance à une certaine appréhension, avec l’humour toujours en filigrane, je vais reprendre ces images et les commenter brièvement.

J’ai utilisé à plusieurs reprises cette image pour tenter de relativiser la panique que je sentais monter sur les réseaux sociaux. A mons sens, elle reste valable, il est impératif de prendre du recul sur ce qui est en train de se passer, sinon nous allons tous devenir dingues et commencer à dire et faire n’importe quoi.

Dans le même genre, celle-ci a eu un franc succès ! 

Celle-là, je l’adore, je l’ai postée bien des fois pour me moquer des conspirationnistes ou des catastrophistes qui prenaient un malin plaisir à jeter de l’huile sur le feu. Si les premiers la méritent toujours, force est de constater que les seconds avaient eu la bonne intuition. Puis nous avons eu les premières rumeurs de confinement qui ont entrainé la ruée sur les produits de première nécessité, en particulier les pâtes (là, je comprends) et le papier de toilette (là, je reste encore et toujours sidéré !)

Lorsque je suis tombé dessus, j’ai rigolé pendant une demi-journée à chaque fois que j’y repensais. Une des meilleures que j’aie trouvé concernant la folie furieuse qui s’est emparée des gens à l’annonce d’un possible confinement.

Cet excellent montage illustre la démesure et l’irrationalité qui s’est soudain emparée des consommateurs.

Je suis dit que si les acheteurs ayant perdu tout sang-froid trouvaient leur logement cambriolé en revenant du supermarché, ce ne serait que justice.

Démentiel ! On notera tout de même que le « sculpteur » de PQ a eu la bonne idée de laisser libre le mécanisme de déclenchement de la chasse d’eau.. 

La réalité du confinement s’installe, voici une des affiches qui implore aux gens de rester chez eux. Il y en a eu plusieurs déclinaisons, j’aime beaucoup celle-ci que je trouve sobre et rassurante, tout en illustrant déjà une idée de solitude et d’isolement.

Le confinement est effectif, mais pas pour tout le monde. Nos amies les bêtes peuvent commencer à faire la fête, elles sont, avec la planète, les grandes gagnantes de l’épidémie. 

Ensuite des déclarations martiales d’E. Macron (“nous sommes en guerre”) qui rappellent un peu celles de Bush Jr au lendemain du 11/9, les dessinateurs s’en sont donné à coeur-joie. Je vous livre celle que je préfère.

Le navigateur que je suis adore cette image, un petit clin d’oeil au paquebot de croisière « Diamond Princess » qui fut alors mis en quarantaine avec une colonie de petits vieux à toussant et crachotant à son bord.

Toujours à propos du confinement, les risques d’aller faire les courses pour toute la famille. Koh-Lanta ou gravir l’Everest c’est de la petite bière. Les Reinhold Messner, François Gabart ou Mike Horn n’ont qu’à bien se tenir, il est devenu nettement plus tendance et héroïque d’aller acheter une livre de beurre à la supérette du coin que de traverser l’Atlantique à la rame ou mener une expédition au coeur de la forêt amazonienne. 

L’image qui m’a le plus bluffé ! La pollution atmosphérique due à l’activité humaine et industrielle a presque complètement disparu en un mois. Il a y a eu également les merveilleuses images des eaux transparentes de Venise ou celle des dauphins dans un port de commerce sarde. 

Dans le même ordre d’idées, certaines vérités vont faire grincer des dents, en particulier celles des lobbies de l’énergie fossile et nucléaire. Mais je dois être pessimiste, parce qu’une fois l’épidémie derrière nous, la priorité sera sans doute de se dépêcher de réactiver l’ancien modèle néo-libéral et de relancer la mondialisation. C’est dommage, parce que la Covid-19 nous offre probablement une opportunité en or de penser à nouveau modèle économique tenant compte de l’urgence climatique.

Qui dit confinement, dit aussi cohabitation avec les enfants privés d’école. Cette plaisanterie qui n’en est pas vraiment une a été déclinée en multiples versions, je vous livre celle que je trouve la mieux résumée. J’ai une pensée pour les profs qui, même empêtrés dans des télé-cours compliqués à mettre en place, vont pouvoir se détendre pendant quelques semaines. 

Dans la France confinée, il faut montrer patte blanche pour sortir de chez soi et ne pas oublier l’attestation personnelle à présenter en cas de contrôle. Il y a sans doute quelque chose qui m’échappe, mais comme n’importe qui peut rédiger sa propre attestation de sortie, je ne vois pas l’intérêt de la mesure. Les propriétaires de chien ont un avantage certain sur les propriétaires de canari ou de hamster. Depuis que le confinement est entré en vigueur, nos amis à quatre pattes n’ont jamais autant pris l’air. 

Personne n’est dupe, mais les pouvoirs publics préfèrent y aller par étapes. Ainsi, alors que personne ne doute que le confinement va durer au minimum 6 semaines, on a préféré y aller doucement en annonçant une durée de 15 jours. Ça donne également aux Français une occasion de plus de râler quand, mardi prochain, le président annoncera que finalement le confinement est prolongé. 

La recherche scientifique est sur les dents en vue de nous créer un vaccin. 

Une image que je ne pensais jamais voir dans une Europe de Schengen. Les petites frontières sont bouclées, on ne passe plus. Et visiblement, les contrôles sont sévères et assidus. Il s’agit ici de la douane de l’Auberson à la frontière entre Pontarlier et Ste-Croix. Il n’est plus possible d’aller chercher sa baguette et ses journaux aux Fourgs, ni (pour les Suisses) d’aller remplir le coffre de la voiture de produits bon marchés à Pontarlier. Ce sont les commerçants suisses qui retrouvent des couleurs dans la région.

Je vous en livre une parmi d’autres, ce genre de publications sur les réseaux sociaux m’ont beaucoup ému. Je trouve formidable ces élans de solidarité avec celles et ceux qui sont en première ligne et ne relâchent pas leurs efforts pour que nous puissions revenir le plus vite possible à une certaine normalité. Bravo à celles et ceux qui ont eu ce réflexe.

Pour rester dans l’immobilier. Pour mes amis français qui ne connaissent pas la Suisse, remplacez la localité du Locle par Bruxerolles ou Vernouillet.

Celle-ci, je l’adore ! Où quand l’incivisme égoïste des citadins se retourne contre eux. Au rang des choses que j’espère voir émerger à la suite de l’épidémie, c’est une meilleure solidarité des européens envers les migrants et réfugiés qui fuient les atrocités de la guerre ou la répression d’un état totalitaire. Je sais que ce n’est pas gagné et que beaucoup de celles est ceux qui sont opposés à l’accueil humanitaire tiendront sans doute le discours de « nous avons déjà bien assez à faire avec nos précaires (dont le nombre va augmenter, c’est certain) sans encore en rajouter qui ne parlent pas la langue et ne sont pas de notre culture ».

Celle-ci, elle est pour les cinéphiles de ma génération. 

Et enfin pour terminer une image de notre premier repas de confinés. Asperges vertes sautées avec brocolis et échalotes, fromage de brebis frais et oeufs pour les protéines. Les fleurs de bourrache, c’est pour la couleur, et oui, ça se mange et si ce n’est pas très goûteux, c’est très bon.

Voilà, en ce 7ème jour, moins de texte, plus d’images, ça change. Et ce sera tout pour aujourd’hui, à demain.


Dimanche 22 mars 2020 – Jour 6

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La colère est mauvaise conseillère, parait-il. Sans doute, mais elle permet de relâcher la pression et d’évacuer la frustration, au moins jusqu’à un certain point. Ce matin, cette colère s’est atténuée, diluée dans une bonne nuit de sommeil. En me promenant sur les réseaux sociaux, je prends conscience de l’énorme quantité d’information qui circule sur le virus, que ce soit par publications originales ou partage. Et comme toujours, il y a à boire et à manger. Comme l’a dit Umberto Eco « Les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. » Dans le même ordre d’idées, il a aussi affirmé que le prix à payer pour avoir Einstein d’un côté était d’avoir un imbécile de l’autre côté. Ces jours, ces deux vérités ont jamais été aussi bien illustrée que depuis que le CoVid-19 a fait irruption dans nos quotidiens, attise nos peurs et nourrit nos angoisses primales. 

Depuis des années, attentif au phénomène « Je l’ai vu sur Facebook donc c’est vrai », je profite à chaque fois que l’occasion m’en est donnée de chercher et recouper la source d’une information, particulièrement quand elle prend toutes les apparences de la vérité. Terme que je déteste et auquel je préfère celui de réalité. La vérité, étant pour moi une réalité passée au filtre de notre jugement et de nos valeurs personnelles, quand ce n’est pas par sous les fourches caudines des fantasmes de gens dont la connaissance et la culture est inversement proportionnelle au volume de leurs vociférations. Je préfère donc de loin la neutralité du mot réalité, même s’il n’est pas toujours bien compris. La différence ? Simple comme la météo. Si je dis, le soleil brille dans un ciel sans nuage et la température est de 27°, j’énonce une réalité. Si je dis, il fait grand beau et chaud, je profère une vérité. C’est la même chose me direz-vous. Oui, et… non. Pour un Breton qui vient de passer quinze jours sous la baille avec un petit 14°, oui, il fait beau et chaud. Pas sûr que le paysan sahélien qui prie depuis des mois pour qu’une averse vienne arroser ses récoltes desséchées soit du même avis. Pour lui, c’est du mauvais temps. Une réalité, deux vérités.

Tiens, ça me rappelle cette petite histoire du Marseillais et du Breton qui discutent dans un bar et le Marseillais, avec son exubérance méridionale d’y aller de son couplet « oh con, cette année on a eu un été incroyable, deux mois de soleil non-stop, un petit mistral qui nous gardait au frais, juste ce qu’il fallait de glaçons pour nous tenir le pastis à bonne température, et je te raconte pas le défilé des jouvencelles en bikini, té, rien que d’y penser j’en ai encore le fond de l’oeil humide ! » Alors le Breton qui sirotait son bol de cidre en silence (c’est taiseux, un Breton) le pose sur le comptoir, dévisage longuement le Marseillais et lui dit, « b’en nous on a eu un bol incroyable, cette année, l’été est tombé sur un week-end ! »

Pour revenir aux réseaux sociaux, il est donc indispensable d’être très attentif, même envers certaines sources a priori fiables. Et question désinformation, à-peu-près et raccourcis douteux, quand ce n’est pas pure malveillance, l’épidémie de CoVid-19 dépasse toutes les attentes. Dès que la situation a empiré en Italie et à mesure que l’épidémie se propageait dans toute l’Europe, on a vu se développer une psychose collective sur le web. A tel point que les informations officielles furent rapidement noyées sous les imprécations, annonces alarmistes et catsatrophistes de celles et ceux qui, il y a encore 3 semaines étaient surtout des experts en économie et retraites à points. En formation accélérée, ils sont maintenant devenus des virologues et épidémiologistes chevronnés à qui la communauté scientifique ne la fait pas. Non Monsieur ! Les exemples sont nombreux, j’en retiens deux que je trouve symptomatiques. 

Honneur aux complotistes puisqu’ils occupent l’espace internet depuis ses début, surtout depuis le 11/9. On a soudain vu fleurir un nombre incroyable de publications qui nous affirmaient que le CoVid-19 avait été créé dans un laboratoire secret (en fait, des labos ultra-sécurisés dits P3 ou P4) en 2004, par des scientifiques français financés par des acteurs du big-pharma comme on les appelle. Alerte rouge immédiate sur les réseaux sociaux, on commence à plaindre ces « pauvres Chinois » qu’on montre du doigt avec insistance depuis que le SRAS-Cov-2 a privé les Italiens de foot et d’opéra et les oblige à chanter leur hymne national au balcon en bouffant des pizzas à moitié froides. Les plus audacieux tenants de cette nouvelle théorie n’hésitent pas à mouiller les Américains, une bonne théorie du complot devant obligatoirement mentionner soit les Etats-Unis, soit les Francs-Maçons, soit les Sionistes, soit les Illuminatis et les Reptiliens, soit, et c’est un must, une congrégation réunissant tous ceux que je viens de citer. Les spécialistes m’excuseront si j’en ai oublié, je m’y perds un peu avec tous ces groupes qui veulent nous asservir et nous réduire en esclavage. 

Bref, c’est l’émoi et on en viendrait presque à exiger des excuses officielles au gouvernement chinois dont on oublie soudain avec complaisance que c’est son laxisme, ses dissimulations et son obsession à ne pas perdre la face qui sont responsables de l’épidémie. Il y quelques années on avait eu chaud aux fesses avec la grippe aviaire qui était également partie de Chine et qui avait été jugulée avant qu’elle ne se transforme en pandémie. Là aussi, on a très vite mis le doigt sur le problème, les virus passent de l’animal à l’humain à cause de la tradition asiatique du commerce d’animaux sauvages sur des marchés ouverts. Déjà à l’époque de la grippe aviaire, les défenseurs de la cause animale avaient protesté et exigé que les occidentaux obligent la Chine à changer ses pratiques et interdise le commerce d’animaux sauvage à destination de l’alimentation humaine. Je ne sais plus quelle avait été la réaction de la Chine à l’époque, mais j’imagine qu’ils nous ont poliment demandé de d’abord regarder du côté de nos élevages intensifs et nos abattoirs industriels, tout en glissant dans la conversation de ne pas oublier que la grande majorité de nos biens de consommation sont fabriqués chez eux à bas coût. 

On a donc vu circuler la copie d’un document daté avec les noms des scientifiques et de leurs commanditaires. Et voilà, Mesdames et Messieurs, la preuve, que dis-je LA PREUVE que nous, méchants occidentaux, avons « inventé » le SRAS-Cov-2 et que quelqu’un a mal refermé la porte du frigo un vendredi soir à l’heure de l’apéro. M’enfin, on vous avait pourtant dit qu’il ne fallait pas mettre les bières dans le même frigo que les virus tueurs. Selon ces experts en complot, on ne peut donc s’en prendre qu’à nous, en somme. Les plus inspirés n’ont évidemment pas raté le coche, faisant entendre qu’en fait « l’accident » n’en était pas un et que l’épidémie relevait d’une volonté et d’un plan en vue de diminuer la population mondiale ni vu ni connu. Sauf que, non, le fameux document est en fait la copie d’un brevet déposé par des scientifiques qui ont isolé une souche de la grippe et entendent protéger leur découverte en vue de travailler sur des vaccins, si j’ai tout bien compris en lisant et écoutant des scientifiques en parler. Ironie du sort, c’est donc dans le but strictement inverse de celui mis en avant par les complotistes que le travail des chercheurs a été fait. Comme le disait le regretté Coluche, pour passer pour des imbéciles, c’est de première. 

Pour celles et ceux qui veulent les détails, voici un article issu du site de la RTBF, soit la radio-télévision belge francophone

Malgré cela, certains continuent d’affirmer sur le web que le SRAS-Cov-2 est une « invention » vénéneuse créée en vue de je ne sais quel plan génocidaire. Ça pourrait prêter à rire ou sourire, sauf que ce genre d’ « info » fait des dégâts considérables chez les plus crédules, prêts à avaler n’importe quelle sornette tant qu’elle alimente et nourrit leurs frustrations et leur sentiment d’être abandonné par les pouvoir public, ce qui, soyons honnête n’est pas complètement faux. C’est d’autant plus inquiétant quand il s’agit de gens a priori intelligents et avec une certaine culture générale, je sais de quoi je parle, j’en connais personnellement quelques-uns qui sont devenus quasi irrécupérables. Et ce n’est pas faute d’avoir pris le temps d’essayer de les raisonner et de les ramener sur le chemin de la lucidité. Le mécanisme intellectuel qui conduit au complotisme ou conspirationnisme est fascinant. Il a très souvent pour origine une série d’injustices personnelles ou ressenties comme telles. Ces injustices sont toujours le fait de l’autorité, qu’elle soit législative, exécutive, judiciaire ou administrative. Le (re)sentiment qui en découle entraine une perte partielle puis finalement totale de confiance en l’autorité. Dans sa variante la plus radicale, chaque fois que l’autorité exprime un avis ou met en place une disposition légale ou réglementaire, le complotiste part du principe qu’a priori, elle ment et a forcément un dessein caché ou secret. L’argumentation du complotiste est souvent spécieuse, basée sur le mécanisme du paralogisme ou du sophisme. 

Le deuxième cas dont j’aimerais parler prête moins à sourire, en particulier vu la situation dans laquelle nous sommes. Il y a à Marseille un service d’infectiologie dirigé par LE spécialiste mondial reconnu de la chose, le Pr Didier Raoult. Lequel a déclaré le 26 février dernier dans une vidéo que concernant le Coronavirus, c’était « fin de partie ». Selon lui et au vu des essais menés dans son service sur des patients atteints du Covid-19 la solution au problème est la chloroquine, un antiviral qui a fait ses preuves, en particulier lors de l’épidémie de SRAS en 2003. Se basant sur les données chinoises concernant le Covid-19, le Pr Raoult a mené ses propres observations et tests et a conclu que la chloroquine était le traitement adéquat, du moins en l’absence de tout autre traitement connu à ce jour. On pourrait penser que le monde médical et pharmaceutique allait sauter sur l’occasion, se ruer sur la chloroquine et hop, problèmes réglés. Eh bien non, on a commencé à lui tirer dessus, certains de ses confrères, et pas des moindres, ont raillé ses compétences et même le journal Le Monde y est allé de son couplet en écrivant que les propos du Dr Raoult étaient des « fake news », avant de se rétracter. (Quand je vous disais qu’il faut être prudent, même avec les sources a priori fiables).

Pourquoi donc ces réactions. Un début d’explication réside peut-être dans la nature même de la molécule citée. La chloroquine est arrivée sur le marché en 1949 comme antipaludéen. Elle est depuis tombée dans le domaine public, ce qui fait que n’importe qui peut l’utiliser gratuitement pour fabriquer des médicaments. Enfin, quand je dis n’importe qui, je parle des acteurs du domaine pharmaceutique. Inutile donc de vous ruer sur Google pour essayer d’en commander et de fabriquer votre propre remède au Covid-19. Or, il est de notoriété publique que depuis le début de l’épidémie, les grands groupes pharmaceutiques ont ouvert les robinets et lancé de coûteuses recherches en vue de mettre au point un vaccin. On sait par ailleurs le coût de la recherche médicale, il nous est systématiquement opposé quand on parle des coûts de la santé et des médicaments en particulier. Les entreprises du domaine ne sont pas des philanthropes, et pour un médicament miracle contre telle ou telle maladie, il existe des dizaines d’échecs et donc un paquet d’argent investi à fonds perdus. Par voie de conséquence, les géants du Pharma voient d’un très mauvais oeil l’éventuelle « success story » de la chloroquine dans l’épidémie de Covid-19. 

Oui, mais on parle de vie humaine, quand même. C’est vrai, mais le profit ne s’arrête pas à de si mesquines considérations. On ne va quand même pas arrêter de chercher un vaccin qu’on pourra vendre au prix fort pour se mettre à fabriquer des pilules à 50 centimes la boite de 12, non mais sans blague. J’exagère sans doute, mais c’est le sentiment qui se dégage après avoir lu les différents articles sur le sujet. Une dernière chose, les tests menés sur deux groupes distincts, l’un prenant la chloroquine et l’autre ne la prenant pas a montré que ceux qui ont pris le médicament voient leur charge virale diminuer à 25% tandis que les autres restent à 90%. Chacun se fera son opinion, en tous cas et en l’absence de quoi que ce soit d’autre d’efficace, je pense qu’il faut commencer à traiter les malades le plus vite possible avec ce médicament.

Pour les détails de cette affaire, voici quelques liens utiles pour celles et ceux que ça intéresse et qui veulent approfondir leur connaissances.

Fiche Wikipedia du Dr Raoult

Blog de l’anthropologue de la santé et expert en santé publique Jean-Daniel Michel dont j’ai tiré les éléments factuels mentionnés ci-dessus.

Vidéo YouTube du Pr Raoult concernant ses observations sur la chloroquine dans le contexte du Covid-19.

– Article du journal La Provence qui livre une interview du Pr Raoult ensuite de la polémique sur la chloroquine.

Chroniques de santé du Pr Didier Raoult sur le site du Point

Pour terminer ce 6ème jour de confinement sur une note sympathique, je vous livre en exclusivité la visite que nous avons eue ce jour sous nos fenêtres. Et ce sera tout pour aujourd’hui, à demain.

Parisiens essayant de passer inaperçus en villégiature confinatoire dans le Sud


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