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Jeudi 26 mars 2020 – Jour 10

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Bon sang qu’est-ce que pince, ce matin. Le mercure du thermomètre ne veut définitivement pas aller au-delà de 3,5°. J’ai beau lui parler gentiment, lui demander où il est allé se promener cette nuit malgré le confinement, rien à faire, il me nargue, me snobe et refuse de grimper. Bon, b’en on fera avec. Ici, on est dans le Sud, pourtant. La neige, on la voit aussi souvent que les joueurs de tennis français gagner un tournoi du Grand Chelem ou que des baisses de primes d’assurance maladie en Suisse. Eh bien les montagnettes qu’on voit autour de nous de se parent d’un éphémère manteau blanc qui produit un joli contraste avec toute la verdure qu’on a alentours.

En dégustant mon thé qui me réchauffe bien les mains, je m’imprègne du paysage, si calme en ce début de matinée. Les oiseaux qui d’habitude se prélassent par dizaines sur l’eau du lac sont absents. Dans le lointain, on aperçoit quelques moutons, il vont sans doute venir nous dire bonjour comme presque chaque jour. En ce 10ème jour de confinement, je me fais la réflexion que je suis bien plus attentif au moindre changement de notre environnement. Plein de petites choses qui me laissent d’ordinaire de marbre trouvent maintenant un écho dans mes pensées. Je me surprends à suivre du regard le chat d’à côté, me demandant où il va et ce qu’il peut bien faire. Chaque jour, je vais rendre visite aux iris et sans aller jusqu’à écouter pousser les fleurs, j’observe plus minutieusement l’évolution de la végétation qui prend résolument ses quartiers de printemps. Tiens, pourquoi cet arbre peine encore à mettre ses feuilles alors que ses semblables nous offrent déjà une belle protection verte qui nous sera indispensable pour supporter le soleil méridional dans quelques semaines ? 

Dans ce magnifique écrin de beauté, le confinement peine à devenir une réalité tangible. J’ai vu ici et là des images étonnantes de centre-ville déserts, d’animaux se promenant sans peur dans des quartiers habités et si je ne vais pas sur internet, j’ai l’impression d’une journée ordinaire sans confinement. Mais il suffit de faire quelques kilomètres pour des courses et là, la réalité de la situation ne laisse aucun doute. Par exemple, plus question d’entrer librement à la pharmacie. Ils ont transformé une fenêtre en guichet, il faut faire la queue (ce qui ne change pas vraiment de l’habitude), sauf que les gens respectent la distance de sécurité. Quand c’est son tour, on demande ce qu’on veut, le personnel très serviable et agréable prépare la commande et quand elle est prête, on nous appelle pour le règlement. C’est à ce moment  uniquement qu’on est autorisé à entrer dans la pharmacie pour payer son dû. Une seule personne à la fois. Tout se passe bien, mais il faut de la patience.

Au supermarché, plus question de choisir entre le beurre bio doux ou mi-salé du producteur local et celui d’une laiterie industrielle. On prend ce qu’il reste et basta. On avait envie de se faire des hot-dogs, eh bien ce sera pour une prochaine fois. Sans saucisses de Vienne, c’est pas évident, mais sans pain, ça devient vraiment difficile. Enfin, on a pris de l’avance, il restait encore du ketchup. Et y a intérêt à garder un oeil sur son charriot parce que le nouveau sport à la mode, lorsque qu’un rayon est vide, est de repérer si l’article convoité ne se trouve pas par hasard dans le panier d’un autre client. Si oui, certains attendent que le voisin choisisse un truc un peu plus loin, et hop, ni vu ni connu je te déleste de la dernière plaque de beurre dispo. A ce rythme, il va bientôt falloir être armé pour aller acheter une baguette ou un rouleau de PQ.

Au-delà de ces anecdotes, il règne tout de même une ambiance particulière, une anxiété latente, comme si les gens percevaient à leur corps défendant que les choses ne seront plus jamais comme avant. Ca ne bavarde plus comme avant, on s’épie du coin de l’oeil en se demandant si celui qui est juste devant soi n’est pas malade, on se surprend à chercher des petits signes qui indiquerait qu’un tel ou une telle n’est pas blanc-bleu. Avis aux allergiques, si vous tenez à la vie, évitez de sortir faire vos courses si vous développez un épisode de crise sternutatoire. Il convient également d’éviter d’avaler des trucs de travers en public, le moindre raclement de gorge entraînant un bannissement immédiat de la zone. La défiance s’installe en même temps que la délation. Il semblerait que ceux qui jouent le jeu du confinement et en souffrent n’hésitent plus à appeler la police pour dénoncer les contrevenants. Ces méthodes rappellent des épisodes douloureux d’un temps pas si lointain où on dénonçait son voisin juif pour se faire bien voir des autorités d’occupation.

Certes il est vital qu’un maximum de gens respectent les consignes ou les interdictions, mais si ces délations deviennent la règle, je n’ose même pas imaginer ce qu’il restera du lien social une fois que cette crise sera derrière nous. Nous avons écarquillé les yeux de stupeur et de révolte lorsque nous avons découverts les méthodes de surveillance de la population chinoise par le gouvernement de Pékin. Nous nous sommes rassurés en nous disant que de telles méthodes n’auraient jamais cours dans nos démocraties occidentales. Que la population ne se laisserait pas faire. Et pourtant, en Suisse, l’opérateur de téléphonie Swisscom a communiqué qu’ils dénonceraient aux autorités la présence de plus de 20 portables en espaces restreints. Je plains les familles nombreuses. 

Tiens, ça me rappelle cette historiette qu’on racontait du temps où Moscou était la capitale de l’URSS. Savez-vous quel est le comble du bonheur en Union Soviétique ? C’est quand le KGB vient frapper à votre porte à 6h du matin en vous demandant si vous êtes bien Constantin Makerov et que vous pouvez répondre : non, c’est l’étage au-dessus.

Je ne sais pas si cela est dû au climat anxiogène qui sévit depuis plusieurs semaines, mais certaines nouvelles qui d’ordinaire ne me touchaient ni trop ni très longtemps semblent me poursuivre pendant des heures. Ainsi ce suicide de deux infirmières italiennes m’émeut profondément et heureusement qu’il y quelques belles initiatives pour remettre un peu de douceur dans ce monde qui devient chaque jour un peu plus fou. Comme ce pépiniériste qui, plutôt que de jeter ses invendus, est allé fleurir les tombes de sa commune. Ces petits gestes gratuits me font chaud au coeur et me réconcilient avec une humanité que je ne tiens pas en très haute estime dans l’ensemble.

Et il reste aussi l’humour sans lequel notre situation actuelle serait invivable. Ainsi cet horoscope du jour dans le journal La Région qui, côté amours, incitait le signe du taureau à « multiplier les sorties si vous voulez mettre toutes chances de votre côté pour rencontrer la bonne personne ». J’imagine les futures petites annonces du coeur du style « Monsieur d’âge mûr, bonne situation sociale et détenteur d’un stock de chloroquine, rencontrerait dame même situation ayant accès à un respirateur. Légère comorbidité  au Covid-19 bienvenue, bilan de santé sur demande. » Ou encore « Jeune divorcée sans emploi mais avec une imposante réserve de pâtes recherche homme dans la trentaine possédant un bon stock de bolognaise. » J’ai également bien rigolé en lisant qu’en Loire Atlantique, des petits malins se font passer pour des flics et encaissent des amendes pour non confinement. Ce n’est pas drôle pour les victimes, mais je salue la capacité d’adaptation des malandrins. 

Autre bonne nouvelle, il semble que les kamikazes de Daesh soient au chômage technique depuis que l’épidémie est devenue pandémie. Le commandement du groupe terroriste demande instamment à ses membres situé en Europe de ne pas rentrer et ils n’envoient plus personne se faire sauter chez nous. Bonne nouvelle encore, certains de leurs membres sont atteints du Covid-19 (11 morts) et j’imagine qu’ils ne doivent pas avoir accès à des moyens thérapeutiques de pointe si l’épidémie venait à les décimer. Le petit virus va peut-être réussir là où les plus puissantes armées du monde ont échoué. Ci-dessous, en image, une pensée philosophique pour terminer ce billet. Et ce sera tout pour aujourd’hui, à demain.

Et en bonus, ces deux magnifiques hommages à Albert Uderzo (le dessinateur des Asterix) qui s’est éteint paisiblement à l’aube de ses 93 ans et a rejoint son complice René Goscinny disparu prématurément il y a plus de 40 ans. Une page de ma jeunesse qui se tourne définitivement.

  1. Et pourtant, en Suisse, l’opérateur de téléphonie Swisscom a communiqué qu’ils dénonceraient aux autorités la présence de plus de 20 portables en espaces restreints. Je plains les familles nombreuses.
    Uniquement sur les lieux publics ouverts, donc pas les super-marchés, les usines, les hôpitaux…et sans identification de numéro ( info Swisscom en direct..je suis mariée avec..

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