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Mardi 17 mars 2020 – Jour 1

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Nous y voilà, on l’attendait, on le subodorait depuis quelques jours, l’ensemble de la population française est confinée à domicile à compter de ce mardi midi. Après les déclarations lénifiantes de la ministre de la santé en janvier dernier (« Le risque d’importation depuis Wuhan est quasi nul. Le risque de propagation du coronavirus dans la population est très faible » Agnès Buzyn – 20.1.20), voici venu le temps des déclarations martiales et solennelles de Jupiter en personne. L’ennemi est invisible, il rôde au détour d’une poignée de porte ou de main, d’une embrassade ou d’un éternuement. La France est donc « en guerre », le reste de l’Europe et du monde également, ou sur le point de l’être.

Il y a à peine quelques jours, nous regardions ébahis l’Italie imploser et se rétracter, submergée par la propagation de la petite bête d’à peine quelques nanomètres. Puis ce fut le tour de l’Espagne et des autres pays d’enfin prendre la mesure de la menace. Avant cela, nous avions appris, avec un certain détachement, le départ de l’épidémie de Chine, déjà célèbre pour nous avoir offert le H5N1 il y a une bonne dizaine d’années. On avait aussi eu le H1N1, star de la grippe espagnole de 1918, ressurgi au Mexique sous sa dénomination « porcine ». Du haut de notre complexe de supériorité occidentale, nous n’avons rien retenu de ces alertes antérieures, ni mesuré la chance de nous en être tirés à si bon compte. L’arrogance de nos dirigeants qui assènent leurs certitudes à la télévision le soir vers 20h est assez symptomatique de notre aveuglement. « Rassurez-vous braves gens, vous ne risquez rien, nous avons les meilleurs scientifiques, les meilleurs médecins, virologues et épidémiologistes du monde ». Bref, jusqu’il y a peu, nous ne risquions absolument rien, il fallait continuer à vaquer à nos occupations et surtout continuer à huiler les rouages de l’économie mondialisée. 

Et soudain, en quelques jours, tout a basculé, on a commencé à compter nos infectés et nos morts. Alors que la situation italienne aurait dû nous ouvrir les yeux et nous inciter à la plus grande prudence, nous avons continué à vivre en faisant semblant de ne pas voir ce qui était en train de se passer à nos portes et non plus seulement à l’autre bout du monde en Asie. Je ne peux m’empêcher de repenser au nuage radioactif de Tchernobyl qui s’était arrêté aux frontières occidentales en 1986. On en rigole encore aujourd’hui sans penser une minute que la rhétorique politicienne actuelle concernant le CoVid-19 est exactement la même. « Gouverner, c’est prévoir » affirmait Thiers. A l’aune de cette maxime, on peut sans trop de risque affirmer qu’elle n’inspire en rien nos gouvernants. La critique est facile, surtout a posteriori, mais tout de même. Lorsque les Italiens nous supplient de ne pas faire les mêmes erreurs qu’eux, alors que des médecins au bord de la rupture nous disent qu’ils sont forcés de devoir choisir qui soigner en priorité, et donc sacrifier volontairement et sciemment des vies humaines comme des médecins militaires sur le champ de bataille, nous continuons à nous promener tranquillement, serrant des mains, embrassant nos amis et proches, quand bien même le nombre d’infectés et de morts double tous les deux ou trois jours. 

L’être humain est un animal fascinant, un mélange paradoxal de génie et de stupidité ! Capable de découvrir la pénicilline, d’inventer la roue, de construire les pyramides ou la Grande Muraille et d’aller sur la lune, il se transforme en amibe lorsqu’il s’agit de sauvegarder son intégrité sanitaire, quand bien même tous les signaux d’alerte sont au rouge et que les sirènes hurlent sans discontinuer. On peut pérorer pendant des heures, la réalité est que nous sommes biberonnés à la liberté individuelle, au libéralisme économique et à notre petit confort occidental. Alors que le simple bon sens commandait de limiter au maximum ses interactions sociales, nous nous sommes comportés en grande majorité comme des immortels que nous ne sommes pas. Moi le premier, d’ailleurs. Pendant une semaine, j’ai interagi avec pas mal de monde à Port Camargue lors de l’entretien annuel de mon voilier. Par réflexe de politesse, j’ai serré des mains, je n’ai jamais respecté la distance sanitaire préconisée par le corps médical et bien entendu, je ne me suis pas lavé les mains régulièrement. Et pourtant j’étais conscient des risques, mais ma priorité était de boucler ma semaine comme prévu. 

Actuellement confiné dans mon petit paradis héraultais depuis samedi en début d’après-midi, je ne peux m’empêcher de me demander si je suis porteur du virus et si oui, combien de personnes j’ai pu contaminer en toute insouciance. Au vu de mon propre comportement, je me vois mal critiquer ou condamner les comportements des autres semblables aux miens, mais je me permets tout de même de m’interroger quant à la légèreté des pouvoirs publics, qui sont élus et payés pour encadrer et réglementer notre vivre ensemble. Et assurer tant que faire se peut notre sécurité et notre intégrité sanitaire. De toute façon, pas de retour en arrière possible, il faut maintenant se discipliner en espérant que le point de non retour n’a pas déjà été franchi. Sans pour autant céder à une panique irraisonnée, il convient peut-être de se souvenir que la fameuse grippe espagnole de 1918 a tué 50 millions de personnes dans le monde, soit 5% à peu près de la population de l’époque. Si nous transposons ce pourcentage à la population mondiale actuelle (presque 8 milliards), on pourrait avoir 400 millions de morts à la fin de l’épidémie. Gardons à l’esprit qu’en 1918, les moyens de transport (et donc de propagation de l’épidémie) étaient inexistants par rapport à 2020… A l’heure actuelle, le CoVid-19 a tué un peu plus de 7’000 personnes dans le monde. Je vous laisse imaginer l’ampleur de ce qui potentiellement nous attend. En France, c’est possiblement 3 millions de morts, en Suisse (mon pays d’origine) 425’000 morts. Si l’urgence sanitaire ne peut être endiguée, nous allons tous, sans exception, perdre plusieurs personnes proches, voire compter au nombre des victimes. 

La question qui revient fréquemment sur les réseaux sociaux, maintenant que l’épidémie/pandémie est inéluctable, c’est : pourquoi les pouvoirs publics ont-ils autant attendu et tergiversé avant de prendre des mesures radicales, en particulier le confinement strict en vigueur depuis ce midi ? Il suffit de reprendre les différentes déclarations des uns et des autres pour se faire une petite idée. Plutôt que de placer l’urgence sanitaire en première ligne, les préoccupations de nos dirigeants ont été avant tout économiques. A gauche on a mis en avant les emplois et salaires des ouvriers et employés, à droite on s’est préoccupé au premier chef de la santé des entreprises et de la bourse. De Mélenchon à Le Pen en passant par Macron, personne n’a mis la priorité sur la santé publique, minimisant la gravité de la situation sanitaire. Une autre distorsion est également apparue, quelle est finalement l’utilité de l’UE dans la mesure où il n’y a eu aucune coordination à l’échelle des différents pays de l’Union ?

Et maintenant ? 

On pourra bien critiquer de bonne ou de mauvaise foi les décisions ou l’absence de décisions des pouvoirs publics, il n’en demeure pas moins que nous sommes maintenant « coincés » à la maison pour une durée très indéterminée. Il va falloir s’y habituer, changer sans doute énormément de choses dans nos habitudes, craindre pour notre santé, notre travail, nos moyens d’existence et ce sans savoir si tout le système ne va pas s’effondrer si l’épidémie perdure. On sait qu’il a fallu 3 mois à la Chine pour passer le pic épidémique. Ce pays qui ne s’embarrasse pas de démocratie et ne se laisse pas distraire par les droits de l’homme a sans doute utilisé des moyens draconiens pour contenir une trop forte propagation. Moyens qui feraient sans doute hurler au scandale ici en occident. 

A titre personnel, en plus du fait de pouvoir vivre ce confinement dans un endroit paradisiaque, je me suis fait la réflexion que mes cinq dernières années passées la plupart du temps sur mon voilier en grand voyage vont me permettre de supporter bien plus facilement cet isolement contraint. De plus, nous avons un chouette voisinage et comme nous avons été en contact étroits bien avant les mesures de confinement, nous pouvons continuer à entretenir de bonnes relations sans véritables contraintes. Evidemment, ce n’est que le premier jour. Il faudra voir comment cela évolue dans le temps, surtout si nous devions rester cloitrés pendant des semaines ou des mois. C’est une nouvelle aventure humaine qui démarre et je suis curieux de voir où elle nous conduira. 

J’ai l’intention d’utiliser ce temps libre pour réfléchir aux enjeux sociaux, économiques et culturels de ce confinement et de le partager sur le web. Les commentaires sont évidement les bienvenus, tant qu’ils s’inscrivent dans le respect et la tolérance des avis de chacun. Un dernier point, je pense que nous avons la chance de vivre ces contraintes à l’heure d’internet et des réseaux sociaux, le sentiment d’isolement qui va fatalement s’installer à mesure que le temps passe sera atténué par la possibilité de malgré tout rester en contact virtuel les uns avec les autres. C’est à la fois peu et en même temps énorme dans le contexte d’un isolement social de longue durée.

 

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